
Nouvelle frontière de la navigation avec Tyler Reid, cofondateur et CTO de Xona Space Systems
8 mars 2026
Dans cet épisode du Flagship Podcast, nous recevons Tyler Reid, cofondateur et CEO de Xona Space, pour explorer l’avenir de la navigation par satellite et comprendre pourquoi le GPS tel que nous le connaissons aujourd’hui ne suffit plus.
Tyler raconte son parcours — d’enfant fasciné par l’espace à chercheur à Stanford, puis fondateur d’une startup spatiale financée par le capital-risque — et explique comment Xona construit un système de positionnement de nouvelle génération offrant une précision au centimètre, des signaux plus puissants et une sécurité intégrée. Nous discutons de la dépendance de l’infrastructure moderne au temps et à la localisation, des vulnérabilités du GPS face au brouillage et au spoofing, et de ce que les nouvelles constellations de satellites rendent possible pour les systèmes autonomes, la défense, les centres de données et les appareils du quotidien.
Nous abordons aussi en profondeur la construction d’une startup hard tech : lever du capital pour une infrastructure spatiale, lancer des satellites, constituer la bonne équipe et parcourir le long chemin qui mène de la recherche à l’orbite.
Si vous vous intéressez aux technologies spatiales, aux startups deep tech, aux systèmes autonomes ou à la nouvelle économie de l’espace, cet épisode est pour vous.
Sujets abordés :
Pourquoi le GPS doit évoluer
Comment fonctionne la navigation satellitaire de nouvelle génération
Positionnement au centimètre et synchronisation résiliente
Infrastructure spatiale et constellations en orbite terrestre basse
De la recherche doctorale à la startup spatiale
Les leçons de la construction d’une entreprise hardware dans l’espace
La prochaine vague d’innovations spatiales et les missions lunaires 🚀
Transcription
Nectar : [00:00:00] Tyler, merci beaucoup d’être avec nous sur le podcast aujourd’hui. C’est la première fois que tu viens au studio de Startupfest, donc merci d’avoir fait le déplacement. Comme je te le disais avant l’enregistrement, j’ai vraiment hâte à cette conversation. Je vais vraiment geek out sur plein de sujets liés à l’espace.
Comme je te le disais avant qu’on commence à enregistrer, j’ai grandi en étant un gros nerd de Star Trek. Peut-être qu’on peut commencer par un peu de contexte sur toi : comment tu as démarré ta carrière? Et oui, donne-nous un petit topo bio.
Tyler : D’abord, merci de me recevoir. C’est super d’être dans ce nouvel espace.
On est juste à quelques rues, à Saint-Henri, donc on est voisins d’une certaine façon. Comme toi, je suis un nerd de l’espace, alors moi aussi j’ai grandi en trippant sur l’espace. Je me souviens très bien du moment où je suis devenu passionné par l’espace. J’étais enfant, dans un sleepover, en train de regarder Apollo 13. Si tu as vu ce film, ça reste encore aujourd’hui un de mes films préférés.
Et je me rappelle l’avoir regardé en me disant : attends, ça s’est vraiment passé? On a fait ça, comme civilisation? Oui, c’est ça que je vais faire. Et ça m’a frappé à ce moment-là : oui, l’espace, c’est sur ça que je vais me concentrer. Et ça m’a mis sur le chemin qui m’a mené jusqu’à aujourd’hui, à construire des satellites. Et voilà où on en est aujourd’hui.
Nectar : Évidemment, je veux parler de Zona, mais peut-être d’abord : comment est-ce qu’on étudie pour construire un vaisseau spatial? Qu’est-ce qu’il faut apprendre?
Tyler : Oui. J’ai commencé en ingénierie, comme beaucoup de gens dans ce domaine, et une bonne partie de ça était [00:01:00] motivée par le fait que beaucoup d’enfants se disent : je veux être astronaute, parce que ce sont les grandes figures de l’espace.
Ce sont les gens qu’on voit dans les nouvelles. Je me souviens que quand j’étais enfant, des gens comme Julie Payette faisaient la une des journaux. Donc je suis entré en ingénierie ici, à McGill, à Montréal, et oui, j’ai étudié, je me suis impliqué dans tous les projets qui avaient quoi que ce soit à voir avec l’espace.
C’est comme ça que je me suis retrouvé à travailler sur des projets liés à l’Agence spatiale canadienne, donc sur des problèmes d’orbital mechanics. En gros, aller en profondeur dans la technologie : comment fonctionnent les satellites, quelles sont les missions importantes pour le Canada. Ensuite, je suis parti aux États-Unis pour les études supérieures, afin de continuer à étudier dans un endroit où des entreprises comme SpaceX commençaient justement à émerger au moment où j’entrais aux cycles supérieurs. C’est ce qui m’a attiré vers un endroit comme la Californie pour approfondir tout ça.
Nectar : Combien de temps as-tu vécu en Californie?
Tyler : J’y ai vécu presque 10 ans.
Nectar : Ah wow, d’accord. Oui, parce qu’ensuite j’ai vu que tu étais à Stanford, que tu y donnais des cours, et tu as aussi travaillé chez Google un moment, non?
Tyler : Oui, exact. J’ai vu qu’on avait, je pense, ça en commun : on a presque été chez Google au même moment. Oui. Et moi, je suis arrivé là par mon intérêt pour l’espace, mais c’est vraiment l’application de l’espace qui m’a amené au sujet du GPS [00:02:00] et de la navigation, parce que je ne suis pas quelqu’un qui sait naturellement s’orienter dans le monde.
Je suis nul en orientation. Et au moment où je suis arrivé dans la région de la baie de San Francisco, les smartphones devenaient omniprésents. Je n’en avais pas encore un, mais certains de mes amis en avaient déjà un, et c’était genre : oh mon dieu, il y a un point sur ton téléphone qui te montre où tu es et comment te rendre à destination.
Pour moi, ça a été un game changer, parce que ça débloque quelque chose : ça enlève cette peur d’aller explorer. Si tu ne connais pas un endroit, tu peux te dire : bof, je ne suis pas certain de savoir comment y aller, peut-être que je n’irai pas. Mais si tu as cet appareil, tu te dis : oui, bien sûr, je vais aller dans une nouvelle ville où je n’ai jamais vécu auparavant.
Allons explorer de nouveaux endroits. On ne peut plus vraiment se perdre. Ça enlevait cette peur de se perdre. Et c’est ça qui m’a attiré vers cette application de l’espace à la Terre, avec le GPS [00:03:00] et la navigation qui convergeaient dans les smartphones pour le grand public. C’est ça qui m’a amené vers ce sujet-là, oui, le GPS et la navigation.
Nectar : Je pense que beaucoup de gens ne réalisent pas à quel point c’était un immense changement. On a le même âge, et je me rappelle que si tu conduisais avant, tu imprimais littéralement des cartes. Quand j’allais aux États-Unis, j’imprimais l’itinéraire depuis l’écran.
Et maintenant, avec le smartphone, on est tellement habitués à ce que ce soit partout, avec la 5G, qu’on peut se déplacer facilement. Mais je pense que le point que tu soulèves est intéressant : ça crée une fascination du genre, il y a un avant et un après.
Pour entrer dans le sujet, je sais qu’on va parler de Zona, mais le GPS, si je comprends bien, c’est militaire, dans les années 50. Donne-nous un peu l’histoire du GPS selon ta perspective.
Tyler : Oui. Une des premières choses qu’on a faites avec les satellites, c’était la navigation, parce que c’est tellement important. C’est vraiment fondamental pour ce qu’on fait : où tu es, quelle heure il est. Ce sont des choses très liées dans cet univers de la navigation.
Le premier système de navigation par satellite est arrivé dans les années 1960. C’était en orbite basse terrestre, et c’était le genre de système conçu pour les sous-marins, les navires en mer. Tu obtenais une position à peu près toutes les heures. Il fallait 15 minutes à observer le satellite passer au-dessus de toi pour obtenir un point. C’était l’état de l’art jusqu’aux années 1990.
Mais ils avaient besoin de quelque chose de mieux. Il leur fallait quelque chose qui fonctionnerait avec les avions. Il leur fallait une meilleure précision. Il leur fallait quelque chose de plus global, de plus en temps réel. Et c’est là qu’est né le GPS. [00:04:00] Et donc le GPS, comme tu l’as mentionné, est fondamentalement un système militaire.
Il a été conçu selon des exigences militaires. Et il y avait une phrase célèbre au bureau du programme GPS : il y avait trois choses affichées sur le mur pour les gens qui travaillaient sur le programme. La première, c’était : « faire tomber cinq bombes dans le même trou ». Donc ça dictait les exigences de précision et de pénétration des bunkers.
La deuxième, c’était : « construire un récepteur bon marché qui permet de naviguer ». Donc ne pas rendre l’équipement utilisateur trop gros ni trop compliqué. Et la troisième, c’était : « ne l’oubliez pas », dans ce ton très militaire, genre n’oubliez surtout pas que les deux premières choses sont l’essentiel.
C’était un mandat très simple, mais ça a mené à ce système GPS qui est arrivé progressivement en ligne, les premiers satellites ayant été lancés dans les années 1970. Ils ont donc pris beaucoup de décisions très modernes pour l’époque, en anticipant où le marché allait aller.
L’une des grandes décisions, c’était simplement les signaux numériques. Ils ont choisi des formes d’onde très numériques plutôt qu’analogiques, comme c’était le cas auparavant. Ça voulait dire que les récepteurs devaient être capables de faire du traitement numérique du signal, ce qui demandait énormément de puissance de calcul. Mais ils pariaient sur le fait que la loi de Moore finirait par rattraper tout ça avec le temps.
Les premiers récepteurs GPS étaient donc des trucs qu’on aurait trouvés sur un navire de guerre, mais aujourd’hui, c’est dans [00:05:00] la poche de tout le monde.
Nectar : Comment est-ce qu’on est passé du militaire au commercial? Et peut-être que c’est une bonne transition pour ensuite parler de ce que vous essayez de faire.
Parce que de ce que je comprends, c’était évidemment dans le domaine des États, qui étaient les seuls à pouvoir faire ça. Mais à un certain moment, comme tu l’as dit, dans les années 90 je crois, comment est-ce que cette transition s’est faite?
Tyler : En fait, ils ont toujours conçu le système en prévoyant qu’il y aurait un usage civil. Une partie de la justification pour construire le système et y investir autant d’argent, c’était qu’il y aurait toujours un cas d’usage civil.
Mais ils vendaient un système en disant qu’un jour, il y aurait peut-être 30 000 utilisateurs civils du GPS. Aujourd’hui, on parle de milliards. 99 % des utilisateurs du GPS sont des utilisateurs civils. Et la façon dont le système a été structuré, c’est qu’il y a une partie civile du service et une partie militaire restreinte.
Au début, le service civil était volontairement dégradé. Autrement dit, si tu utilisais le GPS, tu connaissais ta position à environ 100 mètres près, parfois un demi-kilomètre, quelque chose comme ça. Donc c’était utile si tu faisais de la randonnée ou si tu essayais simplement d’aller à peu près dans la bonne direction.
Mais si tu essayais de naviguer dans une rue, [00:06:00] ça ne fonctionnait pas, parce que le système allait te dire que tu étais à Montréal, mais pas sur quelle rue tu étais, donc impossible de faire de la navigation virage par virage. Et ça a été comme ça jusqu’en 2000. C’était simplement le fonctionnement du système.
Mais on s’est rendu compte qu’il y avait tellement d’utilité à le rendre beaucoup plus accessible à la communauté civile. Et d’une certaine manière, ça a été déclenché par certains événements survenus dans le monde, notamment des avions qui entraient dans le mauvais espace aérien parce que leurs systèmes de navigation ne fonctionnaient pas bien.
Et là, c’était : mais on n’a pas déjà ce système GPS? Pourquoi les gens ne l’utilisent-ils pas simplement? Un avion a été abattu pour aucune raison. On devrait tout simplement ouvrir ça au monde entier. Et c’est drôle, parce qu’en mai 2000, on voit le système passer d’une erreur de 100 mètres à pratiquement 1 mètre. Et la même année, on commence à voir apparaître les systèmes de navigation virage par virage de Garmin, TomTom, ce genre de premiers appareils installés dans les voitures.
Nectar : Oui, c’est fascinant. Maintenant, je vais revenir à toi, en Californie. Tu as découvert — j’aime beaucoup le contexte historique que tu as donné — comment est-ce que tu en es venu à te dire : d’accord… Je sais que tu as parlé du fait d’étudier tout ça. Mais comment est-ce que tu t’es dit : il y a une opportunité ici, et comment est née l’idée derrière Zona?
Tyler : Je vais commencer par dire que je n’ai jamais été une “startup person”. Je pense qu’il y a des gens dont l’ethos est de se lancer, de démarrer une startup, de construire quelque chose à partir de zéro, de faire quelque chose de nouveau. Moi, je suis plus conservateur par nature. Mes amis te le diraient.
Et j’ai étudié la sécurité de l’aviation civile, donc c’est presque le domaine le plus [00:07:00] prudent et sécuritaire qu’on puisse étudier. Mais il s’est passé quelque chose d’intéressant pendant mes études supérieures : c’était autour de 2015-2016, quand on a commencé à voir des annonces de toutes ces nouvelles constellations de satellites qui allaient être lancées.
Historiquement, il y avait environ 1 500 satellites opérationnels au total, tous pays, toutes entreprises confondus. 1 500, ce n’est vraiment pas beaucoup quand on pense qu’il y a 10 000 vols par jour. Il n’y a pas tant de choses que ça dans l’espace : tout le GPS, tous les satellites de communication, tous les satellites d’observation de la Terre… ça fait 1 500, ce n’est pas un chiffre énorme.
Donc quand il y a eu cette annonce : hé, on va commencer à lancer des constellations de milliers de satellites, on parlait de mettre en orbite des constellations entières aussi grandes que le nombre total de satellites déjà en service. C’était donc [00:08:00] un changement d’ordre de grandeur dans le déploiement du nombre de satellites.
J’ai alors convaincu mon directeur de thèse : laisse-moi étudier ce problème de ce qu’on pourrait faire avec des satellites commerciaux dans le domaine du GPS. On a déjà ces systèmes mis en place par des entités gouvernementales : le GPS pour les États-Unis, Galileo pour l’Europe, BeiDou pour la Chine, GLONASS pour la Russie.
Mais qu’est-ce qu’on pourrait faire si on avait accès à des milliers de satellites en orbite basse? J’ai écrit ma thèse de doctorat là-dessus. Et ce qui était intéressant, c’est qu’il y avait toutes sortes de compromis possibles : on pouvait obtenir des performances comparables au GPS à beaucoup plus faible coût, ou on pouvait viser des performances plus élevées sans que ça coûte énormément plus cher.
Il y avait donc des arbitrages à faire : nombre de satellites, niveau de performance, etc. Mais comme je n’étais pas encore dans l’industrie, là où se trouvaient vraiment les besoins en navigation, je faisais surtout des hypothèses, comme beaucoup d’étudiants aux cycles supérieurs. On met ça sur une étagère, on termine son diplôme, et on va ensuite dans le monde réel.
La vraie motivation est venue quand j’ai commencé à travailler dans l’industrie. Tu as mentionné que j’avais passé un peu de temps chez Google et chez Ford. C’est vraiment en travaillant dans ces endroits-là que [00:09:00] j’ai vu qu’il y avait un besoin concret.
Nectar : Quel a été le déclic? Est-ce que c’était le fait que, technologiquement, on pouvait lancer beaucoup plus de satellites, et que ça rendait possible une nouvelle forme de GPS? Ou est-ce qu’il y avait autre chose dans la stack technologique qui a permis ce que vous essayez de faire, au fond, cette percée?
Tyler : La réponse courte, c’est : les deux. Je pense que la technologie est arrivée à un point où elle est devenue accessible. On peut fabriquer des signaux GPS. Avant, c’était quelque chose de très compliqué : produire des formes d’onde numériques, des signaux de type GPS, c’était le genre de chose que seuls les Lockheed Martin du monde pouvaient faire.
Aujourd’hui, un jeune de 14 ans pourrait le faire dans sa chambre, et ça vient notamment de l’avènement de la radio logicielle, le software-defined radio. Du matériel plus défini par logiciel donne beaucoup plus de flexibilité. Et ce qui a un peu débloqué cette possibilité, c’est notamment ce jeu célèbre, Pokémon Go, qui est un jeu basé sur la localisation.
Quand tu mets ensemble la possibilité d’attraper des Pokémon à certains endroits et une communauté de hackers, tu obtiens des GPS spoofers à faible coût. Avec du code open source, une radio logicielle achetée sur [00:10:00] Amazon, tu peux créer de faux signaux GPS dans ta chambre d’étudiant et convaincre ton téléphone qu’il est en Antarctique ou n’importe où ailleurs dans le monde, le tout sous prétexte de gagner à Pokémon Go.
Mais ce type de matériel ouvre ce genre de possibilités. Et ce même kit, en gros, tu pourrais l’embarquer dans un satellite, et là tu commencerais à générer quelque chose de vraiment intéressant pour la communauté.
Nectar : D’accord. Donc c’est comme ça que l’embryon de Zona est né. Peut-être que c’est un bon moment pour parler de ce qu’est Zona.
Tyler : Bien sûr. Et pour donner un peu plus de contexte sur la motivation commerciale derrière Zona, parce qu’on pourrait faire beaucoup de choses avec cette technologie, mais la vraie question, c’était : qu’est-ce qu’il est pertinent de faire pour l’industrie?
Le déclic, pour moi, est vraiment venu du travail dans l’industrie. Après mes études supérieures, j’ai travaillé chez Ford Motor Company à Palo Alto, dans leur branche de la Silicon Valley. C’était très axé sur la conduite autonome, qui était le sujet brûlant vers 2017-2018, quand je suis arrivé.
Mon rôle chez Ford, c’était de faire du technology scouting. Donc examiner les technologies liées à la localisation, comprendre le paysage, voir comment ça s’intégrait dans la stack autonome. Quels sont les bons domaines technologiques dans lesquels Ford devrait investir? J’ai donc eu une excellente éducation en voyant passer toutes sortes de startups qui venaient pitcher chez Ford : voici leur technologie, voici leurs performances.
Il y avait énormément de… comment dire… beaucoup de solutions à la recherche d’un problème. Beaucoup d’acteurs disaient : on peut atteindre ce niveau de précision, ce type de performance, donc c’est bon pour vous. Et ce n’était pas seulement la communauté startup qui essayait de résoudre ça, mais aussi les grands acteurs technologiques établis.
Des gens qui avaient travaillé pendant des décennies à construire des technologies GPS essayaient eux aussi de trouver quelle était la bonne solution pour la conduite autonome. Et donc ils venaient tous nous voir en disant : bon, [00:11:00] quels sont exactement les besoins pour l’auto autonome? De quoi avez-vous besoin pour bien faire ce travail?
Et on n’avait pas vraiment une bonne réponse. J’ai donc travaillé avec l’équipe de Ford pour établir quelles étaient les exigences de base de la navigation pour l’auto autonome. Et il s’est avéré qu’une précision au mètre près n’était pas suffisante. Il faut connaître sa position à 10 centimètres près, avec un très haut niveau de disponibilité.
Pour donner un peu de contexte, 10 centimètres, c’est à peu près la largeur de la peinture sur la route. Donc pour bien faire le travail et que ce soit sécuritaire, c’est ce genre de chiffres dont on parle. Et la communauté startup, comme même les joueurs technologiques établis, étaient à des kilomètres de ce niveau-là.
C’est ce qui a commencé à faire tourner mes roues : qu’est-ce qu’on pourrait faire dans cet espace? Si on avait tous ces satellites en orbite basse, si on pouvait faire quelque chose d’intéressant, qu’est-ce que ce serait? Ça a amorcé le processus qui a mené à réfléchir à ce qu’on pourrait faire pour résoudre ce problème du point de vue de l’infrastructure.
Parce que beaucoup de gens essayaient simplement d’ajouter plus de capteurs dans les véhicules. Mais ce que ça donne, au final, c’est une voiture qui coûte un million de dollars, donc quelque chose de très coûteux et difficile à produire. Alors que si on peut transférer cette complexité vers une infrastructure qui dessert une communauté plus large, ça devient beaucoup plus viable.
Et c’est vraiment comme ça que s’est faite la première étape vers ce qui est devenu Zona.
Nectar : Oui. Et si je simplifie, ce que Zona essaie de résoudre, c’est cette alternative au GPS avec une précision au centimètre près. Je ne sais pas si vous allez l’appeler autrement, peut-être que ça mériterait une autre marque.
Mais si on revient à la conduite autonome, [00:13:00] il y a aujourd’hui deux grandes approches : mettons l’approche Tesla avec les caméras, et l’approche Waymo avec du lidar coûteux. Mais aucune de ces voitures ne “parle” vraiment aux autres. Donc ce que cela peut débloquer, c’est qu’on ne peut même pas encore imaginer tous les cas d’usage si on a ce niveau de précision.
Comment est-ce qu’on passe alors de cette idée à : merde, il faut que je construise une entreprise? Est-ce que tu es allé chercher un cofondateur? Peut-être que tu peux nous raconter les premières années de la construction de Zona.
Tyler : Alors, pendant que toutes ces startups entraient pour pitcher, j’avais cette exposition à : pour quoi les gens obtiennent-ils du financement? Parce qu’ils venaient dire : hé, on vient de lever 10 millions de dollars pour faire quelque chose d’intéressant. Et il y en avait tellement que ça m’a marqué.
Je me souviens d’une entreprise en particulier, que je ne nommerai pas, qui avait pivoté tellement de fois qu’elle essayait encore de comprendre où sa technologie s’insérait. Et c’était fascinant de voir tout l’argent qui était investi dans des entreprises qui avaient simplement le mot-clé “autonomous driving” dans leur pitch.
Et je me souviens avoir pensé : je connais un groupe de gens très brillants de mes années d’études supérieures [00:14:00] avec qui j’étais encore très proche. On avait un cercle d’amis très soudé issu de Stanford. Et je me suis dit : je pense qu’on pourrait faire quelque chose d’intéressant ici. Sans diminuer ce que les autres faisaient, c’était plutôt une prise de conscience du genre : d’accord, si ça, c’est le niveau exigé, je pense qu’au minimum, nous, on peut atteindre ce niveau-là. Alors allons essayer.
La façon dont ça a commencé, c’est que j’ai monté un pitch, puis je l’ai présenté à mes amis proches, dont plusieurs étaient déjà dans l’industrie. J’ai délibérément choisi des gens venant du secteur spatial, qui construisaient des satellites, pour évaluer à quel point l’idée était folle.
D’autres venaient d’industries qui consommaient des solutions de navigation, donc des gens de la voiture autonome qui cherchaient eux-mêmes des solutions. Et d’autres encore étaient des experts de la stack technologique GPS : comment construit-on les signaux? À quoi ça devrait ressembler? Est-ce que cette technologie-là est seulement faisable?
Et ce que ça a donné, c’est un groupe de gens qui, tant que je continuais à acheter des pizzas, venaient chez moi le soir. Et quand tu mets ensemble une gang de gens tout juste sortis des études supérieures, ils sont prêts à faire ça pour de la bouffe gratuite. Puis ce qui nous a vraiment permis de prendre de l’élan, c’est quand on a apporté une perspective plus business au projet.
Brian Manning, qui est un des cofondateurs, nous a rejoints peut-être un mois après le début. Il faisait alors un MBA, et il venait juste de quitter SpaceX. Il avait donc cette combinaison incroyable d’expérience industrielle et d’énergie. [00:15:00] Et quand il a eu besoin d’un projet dans son MBA dans lequel s’investir à fond, c’est là qu’on a vraiment accéléré. C’est à ce moment-là que c’est devenu réel.
Nectar : Oui. Et j’ai eu la chance de vous parler, de visiter vos bureaux. Ta vision, quand tu l’expliques, si je la résume simplement, c’est qu’on parle d’une nouvelle vague où chaque appareil, partout sur la planète, pourra communiquer. Explique-nous un peu comment ça va se passer.
Vous devez essentiellement profiter des lancements de SpaceX. Je sais qu’on est encore tôt. Ça semble tôt dans votre parcours, tout en ayant déjà la technologie. Donc oui, explique-nous un peu, si ça te va.
Tyler : Il y a vraiment trois grandes choses qu’on essaie d’apporter à l’utilisateur, auxquelles il n’a pas accès aujourd’hui. La première, c’est une localisation au centimètre près, directement out of the box. Donc directement via le satellite : si tu l’utilises, tu passes d’une localisation de type métrique, comme avec le GPS aujourd’hui, à du centimétrique.
C’est donc un changement de deux ordres de grandeur. La deuxième, c’est la résilience. Et la résilience peut être quantifiée de plusieurs façons, mais dans notre définition, ça veut dire une puissance de signal plus élevée. On parle ici d’un signal 100 fois plus fort à l’utilisateur final.
Ce que ça débloque, c’est la localisation à l’intérieur. Donc ça permet de capter ces signaux à l’intérieur des bâtiments pour aider à se localiser. Le grand cas d’usage aujourd’hui, c’est par exemple l’Internet des objets : est-ce que le colis est à l’intérieur ou à l’extérieur de l’immeuble? Parce qu’aujourd’hui, il n’y a pas de GPS à l’intérieur, donc le fait d’avoir ça ouvre énormément de possibilités.
Et la troisième, c’est la sécurité. Le GPS est aujourd’hui un système non sécurisé pour les utilisateurs civils. Il n’est ni authentifié ni chiffré. [00:17:00] Et donc il est facile à usurper, à imiter. Ce cas du jeune de 14 ans avec un spoofer dans sa chambre qui trompe un smartphone pour lui faire croire qu’il est en Antarctique, c’est amusant si tu veux tricher à Pokémon Go, mais on peut facilement imaginer des usages beaucoup plus malveillants.
Et depuis qu’on a fondé Zona en 2019 jusqu’à aujourd’hui, on a aussi vu beaucoup de conflits émerger dans le monde, notamment en Ukraine, au Moyen-Orient, et maintenant on observe un brouillage et un spoofing GPS à grande échelle. Ce que ça veut dire, c’est que ça affecte aussi la communauté civile.
Aujourd’hui, des vols en Europe, de façon anecdotique, doivent être reroutés parce qu’ils sont affectés par le brouillage venant de l’Ukraine, alors qu’on parle de centaines, voire de milliers de kilomètres au-delà de la frontière, vers le ciel, vers l’espace, toute cette région étant brouillée.
Donc cette résilience au brouillage est très importante pour la communauté civile. Et on peut imaginer que le milieu de la défense y porte aussi beaucoup d’intérêt. Mais la vraie question que tu posais, c’était : comment construit-on un système comme celui-là? Parce qu’il s’agit vraiment d’un système d’infrastructure spatiale : mettre des satellites en orbite, les opérer, et fournir un service depuis l’espace.
À bien des égards, ça ressemble au GPS, et c’est volontaire, parce qu’on veut que ce soit familier pour les utilisateurs actuels, et non pas [00:18:00] quelque chose de complètement nouveau et compliqué. On veut que ce soit littéralement comme ceci : ce que tu achètes aujourd’hui, tu achètes essentiellement la même chose, donc le même récepteur, le même matériel, qui au lieu de faire juste GPS — et peut-être quelques autres constellations — fera désormais GPS plus Zona.
Ça veut dire qu’il faut choisir les bandes radio, les bandes de fréquences, de façon à ce que le même matériel puisse les utiliser. Donc la même antenne, les mêmes front-ends radio, le même tuning, etc. Tout doit pouvoir s’intégrer dans le même récepteur, sans ajouter tout un nouveau bloc de matériel qui rendrait le produit plus complexe et plus cher.
Il y a donc un aspect réglementaire important lié à la coordination dans l’espace fréquentiel. D’ailleurs, nous sommes la première entreprise commerciale à avoir obtenu l’autorisation d’opérer dans les bandes GNSS. C’est une première historique. Et comme tu peux l’imaginer, beaucoup de gens nous ont dit que ce serait impossible.
Ensuite, il faut effectivement construire les satellites et les lancer. Et heureusement, l’une des choses qui a ouvert l’accès à l’espace, c’est qu’il y a plus de concurrence dans le lancement. Il y a aussi des innovations comme les lanceurs réutilisables de SpaceX. L’analogie qu’on utilise souvent avec SpaceX, c’est d’imaginer à quel point un vol en avion coûterait cher si, à la fin de chaque vol, on jetait l’avion.
On a donc vu un changement d’ordre de grandeur dans le coût d’accès à l’espace. Et ça veut dire qu’on peut commencer à envisager autre chose que des petits cubesats. On peut envoyer de gros satellites [00:19:00] pour un coût similaire. Et ça change énormément de choses.
Nectar : Oui. Et comme vous ne vous appuyez pas sur la technologie de quelqu’un d’autre, ça vous permet vraiment de tout contrôler de bout en bout, n’est-ce pas? Toute cette question de brouillage et de spoofing du GPS, vous êtes capables de l’adresser.
Qui est le premier client? Est-ce que ce sont les gouvernements? Des applications commerciales? Comment est-ce que vous allez débloquer les premiers clients? Parce que j’imagine que les cas d’usage semblent infinis, mais en même temps, il faut être très précis sur la façon de les attaquer.
Tyler : C’est une très bonne question, parce qu’un des pièges à éviter avec une startup, c’est de vouloir tout faire à la fois. Il faut se concentrer. Et même si j’utilise la conduite autonome comme l’un des premiers phares qui nous ont guidés, ce ne sera pas notre marché initial.
L’automobile est un marché très prudent, très risk averse. Ça prend du temps avant de s’intégrer dans ces systèmes. Ce qu’on a découvert pendant le parcours de Zona, c’est qu’en développant un système qui, croyait-on, répondrait ultimement aux besoins de la conduite autonome, on est devenus très attrayants pour toute une série d’autres industries qui avaient un problème réel aujourd’hui, plutôt qu’un problème peut-être dans cinq ans.
Pour nous, les marchés d’entrée se divisent généralement en quatre catégories. La défense en est une. Donc la défense et la sécurité nationale en sont une, pour les raisons que j’ai évoquées : la sécurité et la résilience au brouillage, surtout quand elles deviennent accessibles dans des appareils plus grand public.
Le marché du timing est aussi très important. Parce que même si on pense au GPS comme à une technologie de positionnement, [00:20:00] en réalité, il ne fait qu’envoyer des signaux temporels depuis l’espace. C’est comme ça qu’on fait de la navigation : le signal part du satellite, met un certain temps à arriver jusqu’à toi, ce temps multiplié par la vitesse de la lumière donne la distance au satellite, et c’est ainsi que tout le système est architecturé.
Le transfert de temps est donc l’un des grands cas d’usage du GPS. Pense à toutes les tours cellulaires, aux réseaux télécoms, aux centres de données : tous ces systèmes dépendent d’une synchronisation temporelle très précise pour pouvoir intercaler et transmettre énormément de paquets de données. Cette synchronisation est donc essentielle.
Et quand on pense à l’infrastructure qui va soutenir les nouvelles technologies, comme l’IA, les data centers en font évidemment partie, et la synchronisation temporelle joue un rôle important dans le débit qu’on peut faire passer dans ces systèmes. Donc, franchement, les acteurs liés au timing et à l’infrastructure sont probablement parmi nos plus gros marchés initiaux.
Nectar : Oui. C’est fascinant. Tu parles de focus, et vous avez récemment levé — ça fait quelques mois maintenant — votre série B, environ 92 millions. Donc félicitations.
À quel point penses-tu… je sais que c’est une question classique d’investisseur… que Zona peut devenir gros? J’imagine qu’à terme, est-ce que ça pourrait remplacer tout le GPS? Comment vois-tu ça?
Tyler : Je pense qu’on est encore loin de remplacer les systèmes gouvernementaux. Je pense qu’aujourd’hui, on se voit surtout comme un complément très fort à ces systèmes. L’infrastructure gouvernementale est fiable, elle constitue une base, et elle ne va pas disparaître de sitôt.
C’est vraiment une colonne vertébrale très solide de tout cet écosystème. Et il y a un bassin d’utilisateurs extrêmement établi. Il y a 7 milliards d’appareils aux États-Unis qui utilisent le GNSS aujourd’hui, c’est plus d’utilisateurs que l’Internet ou Facebook. C’est donc une technologie extrêmement enracinée.
Beaucoup de ces appareils [00:22:00] sont déployés pour 10 ans ou plus, donc il sera très difficile d’éteindre ce système à court terme. Mais il y a une communauté qui cherche plus que ce que le GPS offre aujourd’hui, et c’est là que se trouve notre opportunité : plus de précision, plus de résilience au brouillage, plus de sécurité.
C’est donc là qu’on intervient comme complément. Et autre élément : notre système est dans un autre régime orbital. Pour prendre un peu de recul, le GPS se trouve à 20 000 kilomètres d’altitude, dans ce qu’on appelle l’orbite moyenne terrestre, ou medium Earth orbit.
On l’appelle “medium” parce qu’en général, on place les satellites à deux grands endroits. On les place soit en orbite géosynchrone, donc très loin, à environ 35 000 kilomètres. On les met là parce qu’ils restent synchronisés avec la Terre. Quand tu regardes le ciel, ils semblent toujours au même endroit, car ils tournent à la même vitesse que la Terre. C’est le cas, par exemple, de la télé par satellite : tu pointes une parabole une fois, et elle reste orientée vers le même point du ciel.
Ensuite, on met aussi des choses en LEO, en orbite basse terrestre, soit entre zéro et 1 500 kilomètres, ou plus réalistement entre 400 et 1 500 kilomètres. C’est là qu’on retrouve beaucoup d’observation de la Terre. L’orbite moyenne terrestre [00:23:00] est simplement entre les deux. Et historiquement, c’est là qu’on a placé les systèmes de navigation.
Donc une autre raison pour laquelle on est un complément, c’est qu’on apporte une diversité dans l’orbite du système. Nous visons un système en orbite basse terrestre, où nous avons déjà déployé des satellites aujourd’hui. Et il y a plusieurs raisons à cela, mais l’une d’elles est précisément d’apporter cette diversité.
Parce que l’orbite moyenne terrestre a certaines caractéristiques. L’orbite basse en apporte d’autres, notamment en géométrie. Et la géométrie est super importante pour le positionnement, parce que tout repose là-dessus. Donc cette diversité, c’est un autre élément clé que le LEO apporte.
Nectar : Oui. C’est fascinant. Je faisais mes recherches, j’essayais de comprendre tous ces acronymes comme LEO, etc.
Mais pour revenir à ton point sur à quel point on est encore tôt, ça semble définitivement très tôt. Et peut-être que j’aimerais bifurquer un peu et parler du côté construction d’entreprise.
Je vais commencer localement, parce que comme je l’ai dit, j’ai visité vos bureaux — très cool, merci. Parlons de votre présence ici. Je sais que le siège social est en Californie. Mais je suis curieux : qu’est-ce que les gens à Montréal construisent? Et parle-nous aussi un peu du bureau en tant que tel.
Tyler : Oui. Comme tu l’as mentionné, notre siège social est à San Francisco. J’étais là-bas quand on a fondé l’entreprise. Mais en tant que Canadien, j’ai toujours eu la vision de ramener une partie de ça au Canada. Et on est très heureux d’être à ce stade aujourd’hui, avec la série B et déjà avec la série A avant cela, pour pouvoir nous étendre ici à Montréal.
Aujourd’hui, l’axe principal de Montréal est le côté équipement utilisateur. Donc les récepteurs, qui sont le [00:24:00] point de contact avec toutes ces industries. Ça veut aussi dire que l’équipe produit se concentre ici à Montréal. Au bout du compte, quand on interagit avec ces clients, quelle est l’expérience? Comment est-ce que ça entre dans ces différents marchés par le biais de ces appareils récepteurs qui reçoivent et exploitent le signal pour faire réellement leur travail, que ce soit de navigation ou de timing?
Tout ce travail autour de ce matériel se fait ici à Montréal. Et nous travaillons très étroitement avec nos collègues américains, qui sont aujourd’hui davantage concentrés sur le segment spatial, c’est-à-dire la construction des satellites et l’assemblage de toute cette partie.
On collabore de très près. Nous sommes un système global et une entreprise globale, donc avoir une présence dans plusieurs pays est un avantage. Ça aide aussi pour opérer un système dans différents endroits, parce qu’il y a énormément de choses qu’il faut simplement comprendre et résoudre. Donc le fait d’être présents dans deux pays nous a permis d’être en avance à cet égard.
Et à Montréal, oui, on est heureux de dire qu’on grandit. On est justement sur le point d’abattre un mur et de prendre quelques unités supplémentaires. Pour revenir à ta question sur la construction de l’équipe et comment on s’est rendus ici, je pense qu’on a l’avantage, à Montréal, de pouvoir bénéficier de quelques années d’expérience acquises aux États-Unis, de voir ce qu’on a bien ou moins bien fait là-bas, et de répliquer certaines de ces leçons.
Mais ça reste quand même ce sentiment de startup en phase précoce à Montréal, à cause de la taille de l’équipe et de l’étape à laquelle on est rendus.
Nectar : Oui, vous avez clairement cette vibe startup quand on visite. Et oui, la deuxième partie de ma question, c’était aussi de parler un peu du caractère historique de ce bâtiment.
Je trouve ça fascinant. Je ne sais pas si c’était volontaire ou si c’était juste une coïncidence, mais je te laisse raconter l’histoire. Moi, je trouve que c’est une superbe coïncidence.
Tyler : Oui, [00:26:00] c’était très fortuit, en effet. Je suis quelqu’un qui aime l’histoire, alors j’adore l’histoire de Montréal. J’aime des choses comme le corridor industriel historique du canal de Lachine, toutes les industries qui se sont construites là.
À l’origine, on cherchait simplement de vieux bâtiments historiques qui avaient un passé manufacturier. Parce qu’avec le temps, on aimerait ramener davantage de cet aspect manufacturier à Montréal. On voulait donc trouver un espace où on pourrait être petits au départ, mais éventuellement grandir et faire davantage de matériel ici.
Quand on a contacté au départ les gens du bâtiment de Nordelec, parce qu’il a cette histoire intéressante avec Nortel et toutes ces choses-là — et qui a aussi travaillé sur certaines premières technologies de satellites de communication — c’est un magnifique bâtiment, si tu y es déjà allé.
Et quand j’ai mentionné qu’on travaillait en aérospatial, la personne m’a dit en gros : mon gars, il faut absolument que tu regardes cet autre bâtiment, il est en construction et il a toute cette histoire liée à l’espace. Et je dois admettre que j’étais sceptique, parce que je me considère comme un nerd de l’espace, et quand on me disait qu’il y avait toute cette histoire spatiale à Montréal que je ne connaissais pas, je me disais : ça ne me semble pas possible.
Mais je pense que ça dit plusieurs choses. Il y a d’ailleurs un petit musée dans le bâtiment où l’on peut découvrir cette histoire. Et je pense que ça dit aussi certaines choses sur le Canada, mais j’y reviendrai.
L’histoire fascinante du bâtiment, c’est que les premiers satellites du Canada y ont été construits. Et pourtant, quand tu arrives dans ce bâtiment, [00:27:00] heureusement il y a maintenant un musée, mais il n’y a rien dans le bâtiment qui le met vraiment en valeur. Il n’y a pas une plaque sur le mur disant : les premiers satellites canadiens ont été construits ici, il s’est passé quelque chose d’important ici.
Ce n’est pas un secret complètement oublié, mais il faut vraiment être “in the know” pour le savoir. Il y a quelques semaines, on a même reçu la visite d’un astronaute de l’Agence spatiale canadienne, Joshua Kutryk, ce qui était un privilège et un honneur. Et quand on lui a dit que les premiers satellites canadiens avaient été construits ici, il a réagi en disant : comment se fait-il qu’il n’y ait pas une plaque sur le mur pour dire ça? On devrait célébrer ça davantage.
Et effectivement, on a l’impression qu’on a raté quelque chose en ne mettant pas plus cela en avant. J’ai donc un peu le sentiment que c’est ma mission personnelle d’aller raconter cette histoire. Mais c’est vraiment cool d’être dans le bâtiment où une grande partie de l’histoire spatiale du Canada a commencé, et d’essayer d’en écrire une nouvelle page. On a presque l’impression que le bâtiment a envie de refaire ça encore une fois. Donc je pense que ça donne une bonne énergie pour nous.
Nectar : Oui. Vous êtes condamnés à réussir maintenant. Vous n’avez plus le choix.
Tyler : On verra.
Nectar : Tu as dit quelque chose de drôle plus tôt : “je ne suis pas un gars de startup”, mais en même temps, tu es ce gars qui a levé plus de 100 millions. Est-ce qu’il y a des leçons — je te laisse répondre comme tu veux — soit sur la gestion d’équipe, la gestion produit, ou même sur toi-même? Je suis juste curieux de savoir ce que tu as appris maintenant que tu es six ou sept ans dans l’aventure.
Tyler : Comme je l’ai dit, je ne me suis jamais fondamentalement considéré comme un gars de startup, mais avec le recul, je pense qu’il y avait certains indices que, secrètement, je l’étais peut-être un peu. J’étais très académique, beaucoup dans la recherche, mais il y a beaucoup [00:28:00] de parallèles : au fond, tu fais un travail où personne ne te dit quoi faire.
Tu peux étudier ce que tu veux, travailler sur ce que tu veux, travailler en petites équipes, être débrouillard parce que tu n’as pas beaucoup d’argent pour construire des projets. Donc il y a beaucoup d’éléments en commun. Ma femme est dans le milieu académique, et il y a énormément de parallèles entre construire une entreprise et construire un laboratoire.
Je pense qu’il y a quelque chose d’intéressant là-dedans. Mais pour moi, être mission driven a vraiment été un facteur central. Même si j’ai toujours dit que je n’étais pas un gars de startup, je me souviens avoir dit à certains de mes amis proches que si un jour je faisais une startup, ce serait parce que je serais vraiment passionné par quelque chose, au point que si je ne le faisais pas, personne d’autre ne le ferait.
Et je pense que c’est exactement ce qu’on vivait avec Zona. C’était ce sentiment que ça n’allait pas se faire tout seul. Donc quelqu’un devait le faire, et il fallait que je quitte mon emploi pour m’y consacrer. Il n’y avait simplement pas d’autre option. C’était cette impulsion : il faut que ce soit fait.
Et le fait d’avoir cet ancrage, cette conviction que ça doit exister, que ça doit se faire, et que personne d’autre ne va le faire à ta place, ça te met dans le siège chaud. Ça t’oblige à trouver comment y arriver, et à rallier des gens autour de toi pour y arriver aussi.
Nectar : Oui. C’est vraiment inspirant, parce que ce que vous faites, c’est tellement difficile à prédire, toutes les façons folles dont ça va créer du bien dans le monde, n’est-ce pas? [00:29:00] Ça va sauver des vies d’une manière qu’on ne comprend même pas encore, ou simplement rendre nos vies plus faciles. Donc je veux te dire bravo et continuez à bâtir.
Peut-être qu’on peut finir la conversation sur un sujet qu’on avait mentionné avant : on doit absolument geek out sur l’espace. Je trouve que c’est un de ces domaines où la science-fiction est en train de devenir réelle. On parle littéralement d’envoyer des gens sur Mars avant la fin de la décennie. On parle de construire bientôt une base sur la Lune, et toutes ces choses qui paraissaient complètement folles.
Donc, de ta perspective à toi, puisque tu es dans l’industrie, quelle part est du hype? Qu’est-ce qui t’enthousiasme? Peut-être des choses dont personne ne parle encore, ou peut-être dont on parle déjà?
Tyler : Ce qui est excitant, je pense, ce sont les changements d’ordre de grandeur qu’on a observés dans les dix dernières années. On a vu les coûts de lancement chuter d’un facteur d’environ 10, en arrondissant. On a aussi vu la concurrence dans le lancement augmenter énormément.
Il y a beaucoup d’entreprises maintenant. On a vu Blue Origin lancer, je pense… [00:30:00]
Nectar : Hier, je crois.
Tyler : Oui, hier. Ils ont officiellement lancé leur fusée réutilisable, et je pense qu’Elon les a même félicités.
Nectar : Oui.
Tyler : C’est génial. On est maintenant dans un monde où plusieurs entreprises ont adopté ce paradigme de la réutilisabilité dans les fusées. Et plus de concurrence, c’est une excellente chose pour des entreprises comme nous qui essaient de mettre des choses en orbite.
Ça crée un véritable écosystème d’accès à l’espace. Et quand tu as ce type d’accès à l’espace, ça attire de nouveaux acteurs qui n’auraient jamais rêvé de faire ça auparavant. Avant, les gens qui voulaient faire quelque chose dans l’espace pensaient en fonction du coût du lancement : c’est tellement cher, qu’est-ce qu’on peut faire avec un satellite de cette taille-là, genre la taille d’un pain? On n’a plus besoin de penser comme ça aujourd’hui.
Et je pense qu’on voit maintenant apparaître de gros satellites, et la question devient : qu’est-ce qu’on peut faire avec de gros satellites dans l’espace? C’est là qu’il y a un autre changement d’ordre de grandeur. Avec ce coût d’accès à l’espace plus bas, on peut désormais envoyer de gros satellites. Et les gros satellites, ce sont eux qui alimentent des choses comme Starlink. Et on peut aussi en envoyer beaucoup.
L’autre changement d’ordre de grandeur, c’est donc simplement le nombre de satellites construits aujourd’hui. Avant, c’étaient des pièces uniques, très précieuses. On se disait : ça coûte tellement cher à lancer qu’il faut être absolument certain que ça fonctionne, on ne peut se permettre aucun échec. D’où cette mentalité du failure is not an option.
Et ça empêche un certain niveau d’itération. Tu ne peux pas lancer quelque chose et te dire : si ça casse, ce n’est pas grave. Donc tu te retrouves dans un mode où tout doit être parfait et testé à fond, ce qui veut dire que tu lances quelque chose dans cinq ans au lieu de deux ans. Ce que le nouveau paradigme permet, c’est d’envoyer des choses plus vite, d’essayer, de casser parfois, [00:31:00] et d’itérer.
Je pense que cette capacité d’itération matérielle est énorme pour réussir à faire les choses correctement. Avoir quelques échecs en cours de route, c’est important. Et je pense que le nouveau paradigme le permet.
Quand on pense qu’on avait, comme civilisation, environ 1 500 satellites au total, et que la plus grande constellation à l’époque comptait 66 satellites — la constellation Iridium, ce système de téléphonie satellitaire — aujourd’hui, Starlink lance 66 satellites à la fois pour remplir ses constellations de milliers et de milliers de satellites, qui sont déjà en place à ce point-ci.
Tous ces changements ont créé un écosystème où il existe davantage de pièces “off the shelf” pour des entreprises comme la nôtre. On peut dire : hé, on veut construire un satellite. Et maintenant, il existe un écosystème de composants adaptés à ça, fabriqués dans une logique plus proche de l’automobile, en plus grand volume. Donc c’est moins cher.
Au lieu d’avoir des composants faits en très petite série, une ou deux unités par an, qui doivent absorber leurs marges en étant extrêmement chers, avec des appareils à six chiffres, où dès que tu en mets dix ensemble, tu te retrouves à plusieurs millions par satellite, on entre dans une phase où tout ça change d’ordre de grandeur. Donc oui, c’est vraiment excitant.
Nectar : Oui. Tu mentionnes que le coût du lancement a été divisé par 10, et ça continue de baisser, n’est-ce pas? Bravo évidemment à SpaceX qui a mené la charge, mais ce que je trouve intéressant, c’est que ça débloque toute cette économie spatiale, au fond.
Même récemment, on a commencé à parler de l’idée de mettre des data centers là-haut parce que c’est extrêmement froid, donc on n’aurait pas besoin de réfléchir autant à leur refroidissement. Et ça nous ramène au fait de pouvoir transmettre le signal rapidement via satellite.
Y a-t-il des cas d’usage, en dehors de Zona, où tu te dis : ça, c’est vraiment geekement cool? Je vais peut-être loin, mais je suis curieux s’il y a des choses qui t’intriguent particulièrement.
Tyler : Oui. Une chose qui m’enthousiasme vraiment, parce que je suis un nerd de ces sujets-là, c’est par exemple [00:33:00] le retour vers la Lune. On est passés d’une époque, dans les années 1960, où on allait régulièrement sur la Lune, à une période où on a perdu cette capacité.
Donc juste revenir au niveau où on était autrefois, retrouver une partie de ce savoir-faire, et être à nouveau capables de “faire des choses” dans l’espace comme avant, je trouve ça très excitant. Parce que ça nous confronte à de nouveaux défis. Et on l’a vu avec le programme Apollo : il y avait tellement de problèmes étranges à résoudre que ça a donné naissance à énormément de nouvelles technologies et de transferts technologiques vers le reste de la société — des choses parfois aussi simples que le Velcro, par exemple.
Je pense donc que se remettre dans une situation où on doit résoudre des problèmes difficiles, notamment en allant sur la Lune, est extrêmement intéressant à observer. Et c’est aussi vraiment cool de voir que dans l’une des prochaines missions Artemis, il y aura un astronaute canadien. Le premier Canadien à aller vers la Lune. Je pense que c’est un beau symbole des temps excitants qui nous attendent.
Nectar : Oui, c’est vraiment cool. Et c’est vrai, on parle beaucoup de Mars, mais la Lune est quand même plus proche.
Tyler : Oui.
Nectar : Peut-être qu’on devrait commencer par la Lune?
Tyler : Oui, je pense que c’est une bonne idée. Je pense que j’aimerais mieux nous voir retourner réellement sur la Lune à court terme, comme étape intermédiaire, pour aller ensuite vers Mars et réapprendre certaines choses.
Nectar : Est-ce qu’on pourrait ensuite lancer depuis là pour aller vers Mars? Je suis probablement la mauvaise personne à qui poser la question.
Je voulais revenir un peu à Zona. Qu’est-ce qui a été le plus difficile dans tout ça? On a l’impression qu’une entreprise B2B SaaS, c’est déjà difficile, mais vous, vous construisez des satellites, du hardware, c’est immensément complexe.
Quel a été le plus gros défi dans ce parcours?
Tyler : Je pense qu’on a eu beaucoup de chance d’avoir une bonne équipe. Et quand tu es entouré de bonnes personnes, [00:35:00] certaines périodes difficiles deviennent plus faciles. Mais je dirais qu’il y a eu deux grands défis.
Le premier, c’est que construire du hardware, c’est difficile, et ça prend du temps. Plus de temps qu’on ne le pense, et plus d’argent qu’on ne le pense. Donc c’est quelque chose de très capital intensive. Lever du capital, rester en avance là-dessus pour pouvoir construire le matériel, c’est vraiment un long parcours.
Il faut donc trouver les bons investisseurs, des gens prêts à embarquer dans cette aventure longue, hardware, deep tech, space tech, et qui comprennent que oui, ça va prendre du temps. Trouver cette bonne équipe autour de soi est essentiel. Il ne faut pas se presser. Il ne faut pas simplement choisir quelqu’un qui a l’air bien sur papier mais qui conviendrait peut-être mieux à une toute autre entreprise.
Il faut trouver des gens qui comprennent ta mission, qui y adhèrent, et construire l’équipe autour de ça. Et ça vaut autant pour les investisseurs que pour l’interne chez Zona.
Le deuxième défi, c’est qu’on essaie essentiellement de vendre quelque chose qui n’existe pas encore. Et ça, c’est vrai de beaucoup de startups. On essaie souvent de vendre quelque chose qu’on n’a pas encore entièrement bâti. Mais avec les satellites, il y a ce sentiment que beaucoup de gens nous disaient : oui, si vous aviez ça, on l’utiliserait clairement, mais revenez nous voir quand vous l’aurez.
Avant ça, on ne va pas signer quelque chose disant qu’on va vous l’acheter. On n’est même pas sûrs que vous allez réussir à lancer un de ces satellites, encore moins des centaines. Il y a donc cette situation de l’œuf ou la poule : il faut convaincre les investisseurs qu’il y a un marché, [00:36:00] mais en même temps, les gens du marché ne veulent pas investir trop de temps sur vous parce que vous n’avez pas encore de satellite, pas encore d’infrastructure spatiale, ou ils sont sceptiques sur votre capacité à y arriver.
Il y a donc une période où il faut simplement grinder, persévérer, jusqu’à ce qu’on ait quelque chose en orbite qui fonctionne. Et on est très heureux de pouvoir dire qu’on a lancé en juin, et que le satellite atteint maintenant tous ces points de validation. Ça nous permet d’interagir avec les clients de façon beaucoup plus concrète, de démontrer la technologie, de travailler avec des partenaires sur le volet récepteurs, puis maintenant de la montrer à des clients finaux dans de vrais cas d’usage.
L’autre jour, par exemple, un de mes collègues était dans un data center pour démontrer les capacités de transfert temporel depuis le satellite. Donc ce n’est plus de la science-fiction, c’est réel. Mais il y a cette période où il faut simplement accepter qu’il faut se refermer sur soi, travailler très fort et continuer. C’est vrai pour toute startup, mais en space tech, quand il y a un échec, il peut se passer une longue période avant le prochain succès. Il faut donc être capable de traverser la tempête.
Nectar : Oui. Garder la vision et continuer à travailler.
Tyler : Exact.
Nectar : Tyler, ça a été une conversation fantastique. Peut-être une dernière question : si les gens veulent en savoir plus sur le parcours, se connecter avec toi ou t’envoyer leur CV, quelle est la meilleure façon de le faire?
Tyler : On vient justement de lancer un nouveau site web, donc j’invite les gens à aller le voir : zonaspacetech.com.
Et on aimerait vraiment connecter avec des gens de la communauté ici. Même si je suis originaire de Montréal, je suis un “re-transplant” récent, puisque je suis revenu il y a seulement deux ans. Donc j’aimerais beaucoup connecter avec des gens de la communauté ici. Écrivez-moi sur LinkedIn, je serai très heureux d’échanger.
Nectar : Super. Merci beaucoup, Tyler.
Tyler : Merci à toi.
Si you want, I can also clean this up into a more natural polished French transcript for publication, rather than a literal spoken translation.
